Nicolas Pallier

PROGRAMME DE FORMATION PROFESSIONNELLE

POUR JEUNES TRADUCTEURS DE LITTERATURE HELLENIQUE

« Nous investissons, espérons, et attendons »

Thanassis Valtinos

Ecrivain, membre de l’Académie d’Athènes

********

Vous trouverez ici des informations concernant le programme, les CV de nos jeunes traducteurs, ainsi que des extraits de leurs travaux.

Le programme :

A été initié et fonctionne sous l’égide de l’Académie d’Athènes et est financé par les fondations Kostas et Eleni Ouranis – Petros Charis.

L’existence de bons traducteurs est un enjeu d’importance capitale pour la promotion et la diffusion de la littérature grecque à l’étranger. Certes, les facteurs contribuant à la réussite d’un livre nouvellement traduit sont nombreux, toutefois le plus important d’entre eux est la qualité de la traduction. Le programme entend répondre au besoin d’un programme complet de formation à la traduction, et a pour objectif :

La formation professionnelle de jeunes traducteurs de littérature néo-hellénique vers les langues les plus répandues

La création d’une nouvelle génération d’ambassadeurs des lettres grecques et plus généralement de la culture grecque, comparable aux brillants traducteurs et hellénistes du passé

Offre jusqu’à 7 bourses chaque année à des jeunes sélectionnés à l’étranger, pour leur permettre de résider en Grèce et ainsi améliorer leur niveau en langue grecque, acquérir les compétences nécessaires en matière de traduction et faire meilleure connaissance avec la littérature grecque.

Pour plus d’informations : greektranslatorprogramme.gr

A LIRE AUSSI EN : ALLEMAND, ANGLAIS, GREC, ITALIEN, POLONAIS, RUSSE, SERBE


Nicolas Pallier est né en France en 1985. Après un Master de Cinéma et un Master d’Études Culturelles, tous deux obtenus à l’Université Paul Valéry de Montpellier, il s’est orienté vers la Grèce, le grec moderne, puis la traduction. Il a été boursier de la fondation Pétros Haris en 2013-2014, avant d’achever, toujours à Montpellier, un Master d’Études Néo-helléniques (Parcours « Traduction »). Travaille depuis entre la France et la Grèce, en tant que traducteur du grec au français. Il a traduit « Victoria n’existe pas », de Yannis Tsirbas (Quidam éditeur, 2015), et participé avec Michel Volkovitch à la traduction de deux choix de poèmes, l’un consacré à l’œuvre de Nìkos Karoùzos (« Poèmes dans l’obscurité », Le Miel des Anges, 2015), l’autre à celle de Manòlis Pratikàkis (« L’arche », Le Miel des Anges, 2016).


Language French
Translations (1)

Achillèas Kyriakìdis

 Vertigineuse rhapsodie

 (À la manière de Pierre Ménard)

à D.N. Maronìtis

Le 12 avril 1912, l’écrivain bolivien Aquiles Montero fut retrouvé assassiné dans une chambre de l’Hôtel Ithaca, à New York. Montero avait rendez-vous le lendemain matin avec l’éditeur Knopf, en vue de lui remettre les manuscrits de son dernier ouvrage, un roman d’amours, de fidélité et d’aventures que la rumeur avait annoncé comme « le plus grand roman dans l’Histoire de la Littérature Mondiale ».

Montero avait quitté secrètement la Bolivie, dix-sept mois plus tôt, laissant à la fenêtre de son domicile et dans une posture songeuse un – pas si parfait – sosie, avait franchi les lignes du siège de Tresilios, commandé depuis dix années avec la même inefficacité par le même général Nestor Kirky, avait traversé l’Amazone sur une pirogue conduite par un indigène aux instincts anthropophages latents, assisté sans être remarqué à la représentation de l’opéra de Berlioz Les Troyens au Théâtre Amazonas de Manaus, et suivi le retour de la troupe du Metropolitan Opera, se faisant passer pour un souffleur lors des représentations données à Monterrey au Mexique, à La Nouvelle-Orléans, Atlanta, Cincinnati et Washington, pour parvenir à New York exténué, séjourner dans une chambre de l’Hôtel Ithaca, prendre rendez-vous avec l’éditeur Knopf pour le matin suivant, et être mystérieusement assassiné.

La police, après de longues délibérations, écarta l’hypothèse du suicide (personne n’aurait enduré toute cette odyssée pour se suicider bêtement une fois sa destination atteinte, sans compter que son crâne avait été réduit en bouillie), et, aidée par l’éditeur désespéré, en vint à la conclusion que le mobile de l’odieux assassinat était le vol du (selon Knopf) « plus grand ouvrage littéraire de l’Histoire de l’Humanité ».

Excités par ce mystère (pas tant celui du meurtre que celui du contenu des manuscrits volés), des milliers d’enquêteurs privés comme publics du monde entier se ruèrent, d’office ou de manière spontanée, dans l’aventure de son élucidation.

Au même moment, un immigré portoricain du nom de Chico Rivera qui s’était trouvé échoué et vulnérable à New York, attendait en vain le paquebot transatlantique qui l’emmènerait en Europe, afin qu’il transmette à un dénommé Van Calchen, belge, de profession indéterminée, et délégué par son mandant, une pile de papiers qu’il avait prise dans la chambre 1227 de l’Hôtel Ithaca où séjournait un certain écrivain bolivien peu avant d’être transporté à la morgue. L’assassin portoricain devait ne jamais quitter New York, non seulement parce que le paquebot « Titanic » ne vint jamais le chercher, mais aussi parce qu’il fut lui-même victime d’une tentative d’assassinat réussie, et les documents de Montero (une fois encore) se volatilisèrent.

Quelques mois plus tard, une revue littéraire française annonça la publication de larges extraits du roman d’Aquiles Montero dans son prochain numéro ; son rédacteur en chef et éditeur, Jean-Louis Hector, fut arrêté sur-le-champ. Hector nia toute implication dans le meurtre de Montero, trouva un bon avocat et fut relâché, faute de preuves, et puisqu’il avait soutenu (de manière convaincante, comme on le démontra) que l’annonce préalable de la parution de « l’œuvre littéraire la plus importante de tous les temps » n’était qu’une astuce publicitaire visant à augmenter la diffusion de la revue – avec ou sans extraits.

En mai 1913, et alors que toute cette tourmente judiciaire n’empêcha pas M. Hector de poursuivre, intrépide, ses actes condamnables en publiant (dans ce même, et légendaire, « prochain » numéro de sa revue) deux poèmes apocryphes d’Hélène Détroit (alors âgée de vingt-cinq ans), le manuscrit du « récit le plus bouleversant depuis les origines de la littérature » se trouvait dans les mains d’un homme parfaitement incapable d’en apprécier la valeur : le Chinois Li-Fung Xien, propriétaire d’une blanchisserie dans l’arrondissement de Brooklyn, à New York. La police ne s’intéressa pas à la façon dont Xien s’était trouvé en possession du manuscrit (pour une tunique, nous supposons), car elle avait à faire face au problème de la découverte de son assassin, avec qui, d’un côté, l’infortuné Chinois avait eu l’occasion de lier connaissance lors les deux dernières minutes de sa vie, et dont nous avons (aujourd’hui), du nôtre, toutes les raisons d’être certains qu’il n’était autre que le mémorable prince des hors-la-loi Pat « Rockle » Parish, un mélange explosif de tempérament irlandais (par son père) et de « droiture » italienne dans les affaires (par sa mère).

On dit que Parish entra directement en contact – et se mit d’accord – avec l’éditeur Knopf, tout comme l’on raconte que, alors qu’il attendait l’exécution du marché (lequel prévoyait l’échange des manuscrits contre un pactole en liquide, par représentants interposés, sur un pont oublié de l’État de Rhode Island), Parish commença à lire ce qui allait (pensait-il) lui procurer tout une fortune, et qui, à n’en pas douter, fut la première (et dernière) œuvre littéraire qu’il lut de son existence. La rumeur selon laquelle Parish aurait déclaré à propos du roman de Montero : « Ce p…tain de livre, impossible de le refermer », est selon toute vraisemblance à considérer comme exacte, si l’on en juge par le fait que Parish n’eut absolument pas le temps de se défendre, et par le revolver qui fut trouvé non utilisé à côté de son cadavre.

L’affaire Montero tomba dans l’oubli (auquel contribuèrent la participation des États-Unis à la Première Guerre Mondiale, et les problèmes économiques plus qu’aigus qui menèrent au Krach et au New Deal), mais refit surface peu avant la fin de l’entre-deux-guerres, lorsque le magazine « New Yorker » publia ce qui est connu jusqu’à aujourd’hui comme « le Monterrey de Montero » (« Montero’s Monterrey »), et qui, même s’il est probable qu’il n’ait pas le moindre rapport avec le chef-d’œuvre égaré, constitue un témoignage précieux sur l’angoisse de l’écrivain jouant pour sauver son œuvre le souffleur nonchalant des Troyens dans cette ville mexicaine.

Ce fut d’ailleurs l’ultime étincelle du grand incendie qui s’était déclaré environ trente années plus tôt avec l’assassinat du « plus grand écrivain du monde ». L’appellation revient à Virgil E.Neïd, critique du « New York Times Literary Review » auquel nous devons également la suite de la formule : « Malheureusement, à ce qu’il semble, jamais nous ne lirons le moindre mot de son œuvre, et la littérature mondiale se verra contrainte d’espérer en les seules et éparses innovations stylistiques de divers Joyce, Céline ou Borges. Et Dieu sait ce que je donnerais », poursuit le critique, « pour connaître ne serait-ce que le sujet de cette inégalable, et irrémédiablement perdue, œuvre de génie ! »

En 1957, un des membres du détachement auquel on avait confié la mission vaine de retrouver Heitor Villa-Lobos (vaine, parce que l’individu n’avait aucunement disparu), fit la rencontre, dans l’État du Mato Grosso, près de la frontière avec la Bolivie, d’un conteur chargé d’années, qui, bien qu’analphabète, gagnait son pain en racontant des histoires qu’il échafaudait sur le moment. Ce rhapsode improvisé se souvint qu’autrefois, bien des années plus tôt, il avait reçu la visite d’un certain « lettré de par là-bas » (il désigna l’ouest), qui lui promit « monts et merveilles » s’il lui donnait un sujet de roman.

« Reviens dans cinq nuits », lui dit-il.

Cinq nuits plus tard, l’écrivain (en herbe) y retourna. Le vieil homme lui exposa le sujet qu’il avait demandé. Le Bolivien fondit en larmes. Le vieil homme le mit en garde : « Attention – on ne joue pas avec ces histoires. Tu pourrais en perdre la vue – ou bien mourir ».

L’écrivain se leva pour partir. Le vieil homme ne le raccompagna pas. L’écrivain fit quelques pas, s’arrêta un instant, se retourna et regarda le vieil homme, honteux.

« J’ai oublié quelque chose », bredouilla-t-il.

Le vieil homme restait silencieux, mais son regard encourageait l’autre à continuer :

« Tu m’as dit qu’il avait passé combien d’années à la guerre ?

— Dix, répondit le vieil homme.

— Et combien pour retourner sur son île ?

— Encore dix ans », dit le vieil homme.

(La nouvelle « Vertigineuse rhapsodie » a fait l’objet d’une première publication dans la revue Le Visage vert n°28 en février 2017)

View Original File