Mari Fauvin

PROGRAMME DE FORMATION PROFESSIONNELLE

POUR JEUNES TRADUCTEURS DE LITTERATURE HELLENIQUE

« Nous investissons, espérons, et attendons »

Thanassis Valtinos

Ecrivain, membre de l’Académie d’Athènes

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Vous trouverez ici des informations concernant le programme, les CV de nos jeunes traducteurs, ainsi que des extraits de leurs travaux.

Le programme :

A été initié et fonctionne sous l’égide de l’Académie d’Athènes et est financé par les fondations Kostas et Eleni Ouranis – Petros Charis.

L’existence de bons traducteurs est un enjeu d’importance capitale pour la promotion et la diffusion de la littérature grecque à l’étranger. Certes, les facteurs contribuant à la réussite d’un livre nouvellement traduit sont nombreux, toutefois le plus important d’entre eux est la qualité de la traduction. Le programme entend répondre au besoin d’un programme complet de formation à la traduction, et a pour objectif :

La formation professionnelle de jeunes traducteurs de littérature néo-hellénique vers les langues les plus répandues

La création d’une nouvelle génération d’ambassadeurs des lettres grecques et plus généralement de la culture grecque, comparable aux brillants traducteurs et hellénistes du passé

Offre jusqu’à 7 bourses chaque année à des jeunes sélectionnés à l’étranger, pour leur permettre de résider en Grèce et ainsi améliorer leur niveau en langue grecque, acquérir les compétences nécessaires en matière de traduction et faire meilleure connaissance avec la littérature grecque.

Pour plus d’informations : greektranslatorprogramme.gr

A LIRE AUSSI EN : ALLEMAND, ANGLAIS, GREC, ITALIEN, POLONAIS, RUSSE, SERBE


Née en 1974. Après des études de lettres classiques et de littérature néohellénique, elle exerce aujourd’hui comme correctrice d’édition, et comme traductrice du grec moderne. En 2013-2014, elle a suivi à Athènes la formation de jeunes traducteurs des fondations Ouranis-Petros-Haris. Elle a traduit Secondes, un recueil de poésie de Yannis Ritsos (éd. Po&psy, 2013), ainsi que des poèmes de Maria Kyrtzaki (revue Bacchanales, 2009-2011), d’Ilias Kefalas (revue Littérales, 2014), de Nikolas Evantinos (L’Inquiétude de l’esprit ou Pourquoi la poésie en temps de crise, éd. Cécile Defaut, 2014), de Lena Kallergi et Katerina Iliopoulou (revue Desmos n° 44, 2015). Elle a également traduit des nouvelles et un extrait de roman de Sotiris Dimitriou (« Absent », revue Desmos n° 45, 2016 ; « Chauffeur, hé, chauffeur », C’est le Bon Dieu qui leur dit, revue Riveneuve Continents, 2016) et des nouvelles de Nikos Panayotopoulos (« Rafistolages », « Mam’ céleste », revue Riveneuve Continents, 2016). Elle fait aussi partie des traducteurs d’Auteurs dramatiques grecs d’aujourd’hui Miroirs tragiques, fables modernes (éd. Théâtrales, Cahiers de la Maison Antoine-Vitez, 2014).


Language French
Translations (1)

L’homme-à-tête-de-pastèque dans de nouvelles aventures

 

Un jour l’homme-à-tête-de-pastèque est monté dans un bus pour le centre d’Athènes. Il s’est placé debout à côté du chauffeur, car ils se connaissaient.

Précisons au lecteur que l’homme-à-tête-de-pastèque est le héros du roman Les Arbres fruitiers d’Athènes. Bien que l’histoire qui va suivre se soit déroulée avant la publication du livre, l’auteur ne l’y a pas intégrée.

« Comment ça va, m’sieur le chauffeur ? Tu veux qu’on fasse passer les feux au vert ? »

Le chauffeur était mal luné.

« Comment veux-tu que ça aille… Toi tu passes ton temps à te balader. Mais moi… voilà six mois que je suis sur cette putain de ligne et ils ont pas encore été foutus de me mettre ailleurs. Phalère – Académie, Académie – Phalère. Hôtel Métropole, Hôpital Onassis, Église Saint-Sostis, Université des sciences politiques. Tous les jours la même rengaine. Et puis il y a les passagers. Tu les vois ? » Il a montré la station qui approchait.

« Tu les vois agiter le bras ? C’est qu’en plus ils sont tyranniques. Arrête-toi arrête-toi… comme si j’étais aveugle. Je m’arrête et ils continuent de gesticuler : arrête-toi arrête-toi. Si seulement le bus était équipé d’une faux. Elle tournerait à côté du rétroviseur et leur couperait les bras à la racine. Un char à faux, comme dans Ben-Hur, ha ha ha !

– Courage, m’sieur le chauffeur.

– Bref… Allez, fais passer le feu au vert. »

Quand ils s’arrêtaient à un feu, l’homme-à-tête-de-pastèque disait à un moment : « Vert ! » Neuf fois sur dix il réussissait et le chauffeur en restait béat d’admiration.

Vers l’église Saint-Sostis l’homme-à-tête-de-pastèque s’est mis à enchaîner de grands signes de croix. Après chaque signe de croix il portait pieusement la main à son cœur. Les passagers se sont mis à le regarder bizarrement.

« Sans parler de leurs yeux… a continué le chauffeur. À toutes les stations jusqu’au terminus ils cherchent à m’apercevoir. Une bombe pourrait bien exploser derrière eux qu’ils se retourneraient pas. À l’instant où je te parle des dizaines d’yeux nous guettent. Tu sens comme ils nous tirent ? Comme des aimants. Si j’éteins le moteur le bus avancera tout seul. Ils nous tirent, ha ha ha… Merde alors ! ça me démange de tourner aux colonnes de l’Olympiéion, de prendre à droite l’avenue Vouliagméni et puis de tracer sans m’arrêter à aucune de ces putains de stations jusqu’à ce qu’il y ait plus d’essence. Les portables crépiteront et on aura une dizaine de bagnoles de flics au cul toutes sirènes allumées. »

L’homme-à-tête-de-pastèque a essayé de prévenir les passagers les plus proches. Il valait mieux qu’ils descendent parce que le chauffeur perdait la boule. Il leur faisait des signes désespérés et chuchotait en le montrant du doigt : « Il va à Vouliagméni pas à l’Académie. »

Mais à présent ils évitaient de le regarder, ils échangeaient des coups d’œil et pour finir regardaient ailleurs, jouant les indifférents.

À la station de métro deux contrôleurs sont montés. L’un – gringalet avec une moustache brune – a clamé d’un ton badin :

« Vos tickets, messieurs. Veuillez présenter vos tickets s’il vous plaît. »

L’homme-à-tête-de-pastèque s’est mis à fouiller ses poches tandis que le chauffeur se marrait.

« Il doit être par-là, quelque part par-là, disait-il. Eh les gars j’ai dû le perdre, il a dit à la fin.

– Monsieur, vous êtes sommé par la loi de payer soixante fois le prix du ticket.

– Eh les gars… m’enfin… Je suis juste monté pour faire un tour.

– On essaie de nous entroulouper, môssieur ? » a fait le gringalet.

Les voyageurs observaient la scène dans un silence presque religieux, sans en perdre une miette, tout yeux tout oreilles. Certains de ceux qui étaient debout se sont rapprochés.

« Où voulez-vous que je trouve l’argent, les gars ?

– Eh bien on va aller au commissariat le plus proche, monsieur.

– Allons les gars, a dit le chauffeur sur un ton conciliant, c’est l’homme-à-tête-de-pastèque. On le connaît, il prend pas de ticket. L’an dernier le jour de Noël y avait pas un chat dans les rues et il m’a tenu compagnie tout le temps de mon service.

– Vous, occupez-vous de vos affaires, monsieur le conducteur, lui a dit l’autre.

Soudain l’homme-à-tête-de-pastèque a une idée lumineuse.

« J’ai une carte d’étudiant », il dit et il tend un bout de papier jauni, usé, en lambeaux. Le gringalet le prend, l’examine.

« Oui, c’est bien toi. Mais t’as blanchi, mon gars, t’as pris un sacré coup de vieux. Là c’est marqué première inscription 1976. T’es encore étudiant ?

– La qualité d’étudiant, monsieur, est éternelle, lui réplique avec dignité l’homme-à-tête-de-pastèque.

– Moi aussi je suis étudiant, dit le gringalet. En sciences politiques. Il me reste encore à passer le droit des obligations, plus l’hétérotopie et la métastructure du post-modernisme. C’est là que ça coince. L’autre pouffiasse me met tout le temps 4. Si je réussis aux examens je deviendrai contrôleur des contrôleurs. Toi, il te reste combien de matières à passer ? »

À ce moment-là un vieil homme s’écrit d’une voix de stentor :

« Enfin messieurs… N’entravez pas la jeunesse estudiantine dans ses devoirs.

– Vous aussi vous essayez de nous entroulouper, môssieur ? » lui dit le gringalet.

Et tout à coup le vieux se met à chanter :

Voilà la jeune garde

Prenez garde, prenez garde

Qui va vaincre ou tomber

Pour la Grèce, pour la liberté[1].

La plupart des passagers l’ont entonné avec lui. Entre-temps on était arrivé à la station. Sans perdre un instant le chauffeur a ouvert les portes, et l’homme-à-tête-de-pastèque a sauté dehors. Il courait tout en agitant la main en signe d’au revoir en direction des passagers. Agglutinés aux vitres, ils lui répondaient de la main et chantaient en chœur :

Voilà la fière jeunesse

Pleine d’ardeur et d’allégresse.

Regardez-la briser les fers

Semant dans ses pas la lumière.

Voilà l’aventure de l’homme-à-tête-de-pastèque, et ce qui console l’auteur de ne pas l’avoir insérée dans le roman, c’est que sous forme de nouvelle elle ressort mieux, a plus de poids. Elle se révèle, pour autant qu’elle peut l’être, si elle peut l’être.

 

 

Σωτήρης Δημητρίου, « Ο καρπουζοκέφαλος σε νέες περιπέτειες », Το κουμπί και το φόρεμα (Πατάκη, 2012)

 

[1] Hymne de l’EPON (Eniaia panelladiki organosi neon), l’Organisation panhellénique des jeunes. Fondée en 1943 et rassemblant diverses mouvances de gauche, elle a joué un rôle déterminant pour la mobilisation de la jeunesse dans la Résistance.

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