Vincent Lambert

PROGRAMME DE FORMATION PROFESSIONNELLE

POUR JEUNES TRADUCTEURS DE LITTERATURE HELLENIQUE

« Nous investissons, espérons, et attendons »

Thanassis Valtinos

Ecrivain, membre de l’Académie d’Athènes

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Vous trouverez ici des informations concernant le programme, les CV de nos jeunes traducteurs, ainsi que des extraits de leurs travaux.

Le programme :

A été initié et fonctionne sous l’égide de l’Académie d’Athènes et est financé par les fondations Kostas et Eleni Ouranis – Petros Charis.

L’existence de bons traducteurs est un enjeu d’importance capitale pour la promotion et la diffusion de la littérature grecque à l’étranger. Certes, les facteurs contribuant à la réussite d’un livre nouvellement traduit sont nombreux, toutefois le plus important d’entre eux est la qualité de la traduction. Le programme entend répondre au besoin d’un programme complet de formation à la traduction, et a pour objectif :

La formation professionnelle de jeunes traducteurs de littérature néo-hellénique vers les langues les plus répandues

La création d’une nouvelle génération d’ambassadeurs des lettres grecques et plus généralement de la culture grecque, comparable aux brillants traducteurs et hellénistes du passé

Offre jusqu’à 7 bourses chaque année à des jeunes sélectionnés à l’étranger, pour leur permettre de résider en Grèce et ainsi améliorer leur niveau en langue grecque, acquérir les compétences nécessaires en matière de traduction et faire meilleure connaissance avec la littérature grecque.

Pour plus d’informations : greektranslatorprogramme.gr

A LIRE AUSSI EN : ALLEMAND, ANGLAIS, GREC, ITALIEN, POLONAIS, RUSSE, SERBE


Né en France en 1983, a étudié l’histoire et l’urbanisme. Il découvre la littérature grecque suite aux événements de décembre 2008, cherchant par des lectures à s’informer sur l’histoire contemporaine du pays. Ayant appris le grec, il vit en Grèce depuis 2012 et s’oriente vers la traduction d’auteurs contemporains.


Language French
Translations (1)

Marios Hakkas – Le bidet

Ca nous avait rongés de l’intérieur sans qu’on s’en aperçoive. Ces toilettes de luxe avec leurs motifs d’hippocampe sur le carrelage, le canard entouré de ses canetons, les cygnes, les poissons paradisiaques, le lavabo, la cuvette, la baignoire, le bidet, et tout le tintouin, le tout resplendissant, avaient insidieusement joué leur rôle, des termites avaient creusé de profondes galeries en nous, tels des vers dans le bois, au point que pour finir, on se sentait tout creux.

Je me souviens qu’arrivant de province pour la première fois à Athènes, j’avais loué une chambre sans cabinets. Il y avait bien sûr des cabinets de fortune dans la cour, mais il fallait descendre un sombre escalier en bois, qui grinçait tellement qu’il réveillait tout le monde en sursaut. Un soir pluvieux, pris de colique, je fis dans un journal, et ayant bien empaqueté le tout, l’ayant même noué avec  un joli petit ruban, je le jetai dans la rue de bon matin, en allant au travail. Vous vous souvenez, j’imagine, combien de paquets de ce genre on trouvait dans les rues à l’époque. Certains donnaient des coups de pied dedans pour en deviner le contenu. On raconte que quelqu’un en amena un à la police sans l’ouvrir et en demandait une récompense. Eh bien, c’est un paquet de ce genre que j’ai un jour confectionné, et aujourd’hui encore, y repensant tant d’années plus tard, j’ai envie de rire.

A cette époque, j’étais un garçon plein d’entrain, aux besoins limités. Je me rasais deux fois par semaine, lorsque j’avais rendez-vous sur la colline avec une fille toujours pressée de rentrer chez elle. Elle se faisait régulièrement la belle et avait un frère très strict, à la mentalité de sicilien. Je l’ai épousée. Que faire d’autre ? Plutôt qu’elle ne prenne une raclée à chaque fois qu’elle rentrait en retard… D’ailleurs, telle est la vocation de l’Homme, c’est du moins ce qu’on dit. Toujours est-il qu’à partir de là, je me suis retrouvé avec des boutons solidement cousus, ce qui est également un avantage, et une sécurité. Dans les premiers temps, avec des chemises si bien repassées, un linge si propre, des chaussures si luisantes, j’étais tiré à quatre épingles comme on dit.

Elle avait même sa propre maison, d’une seule pièce mais avec une grande cour, et peu à peu grâce à nos économies, nous avons fait construire une cuisine et d’autres pièces. De manière générale, les choses s’amélioraient. Nous avons acheté un frigo, une machine à laver et notre vie devenait de plus en plus confortable.

Il n’y a que pour les cabinets que nous avons tardé. Au fond de la cour, dans une petite cabane, se trouvait un WC à la turque qui m’obligeait chaque matin à me tenir accroupi sur les cheville, ce qui était du reste un bon exercice, pour moi qui ne faisais jamais de gymnastique. Dans la cabane il y avait aussi un petit réservoir métallique à robinet que je remplissais chaque matin pour me laver. Le bain, c’était dans une bassine. Le samedi soir, toujours la même histoire. Ma femme me calait dans la bassine et m’étrillait à m’en arracher la peau. A la guerre comme à la guerre.

J’ai continué à grimper les échelons. Aide comptable, je remboursais encore la chambre à coucher, un gros meuble avec deux petites tables de nuit, et des lampes de chevet, bleu ciel pour moi, rose pour Madame. Puis je suis devenu comptable à part entière, et nous avons acheté un petit terrain à crédit. Nous avons bien sûr planté deux ou trois arbres que dans les débuts, et sur insistance de ma femme, j’allais entretenir et arroser tous les dimanches. Ils finirent par mourir, car devenu chef comptable j’avais trop de boulot, la paye était bonne et depuis quelques années la maison était enfin nickel, toilettes mises à part. Elles devaient constituer le couronnement d’une entreprise de vingt années.

« Ce sera un jour le tour des toilettes », disais-je à ma femme qui passait son temps à râler, se plaignant que quand quelqu’un venait nous rendre visite et voulait aller aux petits coins, elle ne savait plus où se mettre. D’ailleurs, au point où on en était arrivés, qu’est-ce que c’était pour nous, les cabinets ? Un petit détail. Et comme tout ce qui n’arrive qu’une fois dans une vie mérite bien qu’on se fasse plaisir,  j’ai tout mis en œuvre pour faire de nos toilettes quelque chose de beau : je fis poser un carrelage hors de prix représentant un curieux ensemble de scènes afin de me sentir bien dans cette pièce, ainsi que les équipements sanitaires de rigueur, et bien sûr un bidet.

Le reste de l’équipement ne me posait aucun problème. Aucune importance. Tous ces gadgets ont une certaine utilité, et à notre âge, sachons profiter un peu. Il n’y a que le bidet qui me tapait sur les nerfs, et qui finit par emporter tout le reste. Le bidet. Car, vu que j’étais constipé et que je l’avais face à moi pendant des heures, j’avais l’impression qu’il se payait ma tête avec sa face oblongue, son œil bleu et l’autre rouge, triangulaires au milieu de son front, exorbités comme ceux d’un crapaud, et sa bouche, cloaque engloutissant les eaux dans un râle terminal, comme pour me dire : tu vois ce que j’ai fait de toi ? Tu te souviens, quand tu es arrivé de ton village, du beau gaillard que tu étais ? Comment t’es-tu débrouillé, mon pauvre ami, pour que ta vie se résume à une maison ? Je suis ton lot de récompense, après vingt ans de travail. Pour que tu puisses te laver le bas du dos. Tu vois ce que j’ai fait de toi ?

J’avais marné vingt longues années de mon plein gré (ce qui est bien le pire) pour me retrouver face à une collection d’objets, inutiles à mon sens, et qui, quand bien même ils seraient utiles, nom de dieu, ne valent pas tant que cette broutille que l’on appelle la vie et la jeunesse. Mes meilleures années, je les ai gâchées à me coltiner et à bricoler cette foutue maison comme une fourmi, pour finalement édifier ce bidet, vingt ans qu’il a englouti dans son cloaque, et me voila réduit à l’état de citron pressé, de face ratatinée, pour un bidet.

Tout à ces pensées, je tirai la chasse d’eau et me dirigeai vers la fenêtre pour respirer un peu, et écouter la rumeur de la ville. De partout me parvenait un bruit étrange. Il ne s’agissait pas du bruit familier des voitures. Celui-là, s’en était un autre : un plouf-plouf incessant couvrait le brouhaha. Tendant l’oreille, je compris. Le bassin Attique s’était entièrement mué en un immense bidet sur lequel nous étions tous assis, et nous nous lavions, encore et encore, tandis que des centaines de milliers de chasses d’eau, déversant des cataractes d’eau, célébraient notre progrès.

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Translations (2)

Agis Petalas

Le facteur « dégoût »

Convaincu que le temps était venu d’investir dans mon pays, je montai à la va-vite une petite société. Et après avoir déniché un programme de financement qui promettait des liquidités sonnantes et trébuchantes aux entreprises innovantes, je rappliquai à Madagascar. J’y suivis les travaux d’un congrès de l’Organisation des Nations Unies intitulé « Défis et perspectives de l’élevage d’insectes comestibles », en tant que membre d’une délégation internationale d’investisseurs intéressés par la question.

Les présentations qui venaient d’avoir lieu m’avaient convaincu de la remarquable valeur nutritive des insectes (lipides, protéines, oligo-éléments, on trouvait tous les éléments nutritifs dans un ver de terre croustillant et convenablement salé), et du fait que leur production et reproduction était une affaire facile, pas coûteuse pour un sou et presque poétique (embryon – larve – chrysalide, une allégorie tellement érotique…). J’avais également recueilli un tas de renseignements. Le savoir, lubrifiant du bon investissement : les grillons sauvages sont moins succulents que les grillons domestiques, les entrailles des insectes s’enlèvent facilement par pression de la dernière phalange de l’index, le prix des criquets bouillis est plus bas que celui des criquets séchés, l’ablation de la carapace des charançons compte beaucoup dans l’élaboration d’un produit de réelle qualité, le coût du travail lié au fonctionnement d’un grand élevage de coléoptères est presque négligeable.

L’intervention suivante était la plus importante. Elle s’intitulait « Le facteur “dégoût” ». Des conclusions du conférencier (est-il possible de briser les barrages culturels qui font obstacle à la résolution du problème mondial de la sous-alimentation ?), dépendait en grande partie ma décision d’engager la création d’un élevage biologique d’insectes comestibles dans la plaine de Thessalie et de faire circuler sur le marché grec mon nouveau produit.

Je rentrai au pays après avoir élaboré un plan entrepreneurial exceptionnel. La plus grande partie de mes capitaux serait consacrée à la promotion du produit et à une vaste campagne publicitaire destinée à lever les préjugés alimentaires grecs. Je mettrais à profit les nobles dénominations latines de mes insectes. Dans le spot télévisé que j’avais imaginé, un jeune sportif visiterait un restaurant chic en commandant une Lucillia Sericata. Ce serait sûrement plus branché qu’un gros patapouf commandant des côtelettes de mouton dans une taverne.

Mais hélas, après avoir soumis mon projet à des financeurs, je reçus une réponse négative. Ils avaient décidé d’investir dans une autre société, encore plus innovante, comme ils disaient. Je convainquis – moyennant finances – l’employé de l’organisme qui gérait les budgets si disputés de me procurer une copie du plan d’investissement de l’entreprise concurrente.

Je connaissais depuis longtemps son président-directeur général, dont l’haleine refoulait autrefois la misère, ancien conservateur de la Pinacothèque Nationale. Il avait monté, au moyen d’obscurs capitaux, une startup meilleure que la mienne. En frontispice de la brochure de l’entreprise, il utilisait un extrait de l’Iconologia de Cesare Ripa, recueil de la renaissance dans lequel l’auteur enseigne à tous les peintres du monde les modes exacts de représentation allégorique de différents concepts :

Digestion : Une femme de robuste constitution, coiffée d’un bouquet de pouliot royal, qui tend une main à une autruche et de l’autre main tient un petit rameau de chondrille. L’autruche symbolise la bonne assimilation des aliments, car elle peut digérer même le fer, à laquelle font également référence les plantes qui facilitent merveilleusement la Digestion.  

De la ferraille comestible ! Que le diable m’envoie brûler en enfer ! Comment n’y ai-je pas pensé le premier, me dis-je intérieurement, et je pris mon téléphone pour commander une pizza.

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